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Commission d’enquête parlementaire sur la perte des repères républicains

Contribution de Jean-François Chanet, recteur de l’académie de Besançon, à la commission d’enquête parlementaire sur la perte des repères républicains

Comment l’École peut-elle retrouver sa mission première de formation de futurs citoyens libres et éclairés ? Le contenu des enseignements et l’organisation des établissements scolaires vous paraissent-ils adaptés pour transmettre les valeurs républicaines ?

L’historien de l’éducation que je suis a appris que si, depuis Condorcet et ses rapports de 1792 sur l’instruction publique, l’École est effectivement investie de la mission de former des citoyens libres et éclairés, les moments où la société doute de sa capacité à remplir cette mission sont des moments où la nation doute d’elle-même. L’École est un révélateur de problèmes qui la dépassent et qu’elle ne peut résoudre seule. Cette situation n’est pas nouvelle. Pour la rentrée 1904, Charles Péguy écrivait ceci :

"les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie ; […] quand une société ne peut pas enseigner, c’est qu’une société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner ; une société qui ne s’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas ; qui ne s’estime pas ; et tel est précisément le cas de la société moderne."

Ces lignes si frappantes inspirent plusieurs remarques au responsable académique comme au simple observateur de nos débats contemporains. Vu d’aujourd’hui, l’avant-guerre de 1914 est plutôt l’objet d’une nostalgie idéalisatrice. Et pourtant… Entre les déchirements de l’affaire Dreyfus et ceux de la séparation des Églises et de l’État, les Français d’alors s’affrontaient durement sur ce que devenait la République. Devant la crédulité avec laquelle étaient reçus les arguments antisémites les moins défendables, ils étaient traversés de doutes sur la capacité de l’École à former des citoyens éclairés. La suite, entre 1914 et 1918, a montré la capacité insoupçonnée du pays à résister à l’une des épreuves les plus coûteuses qu’il ait dû affronter. C’est pourquoi j’aurais tendance à répondre qu’aujourd’hui le premier devoir des responsables publics est un devoir de confiance : avoir confiance en ceux qui, dans l’École, incarnent au quotidien les valeurs républicaines et les transmettent ; leur manifester cette confiance, au moment où ils souffrent de ne pas voir assez reconnus leurs efforts, leurs initiatives, souvent ignorées et pourtant souvent heureuses. La défiance manifestée face à l’idée d’autonomie des équipes enseignantes est un très mauvais signal à cet égard. Autonomie signifie ici responsabilisation : si l’on veut qu’ils rendent les élèves plus autonomes et responsables, est-il raisonnable de douter a priori du bien-fondé de l’autonomie – d’ailleurs partielle – reconnue aux enseignants ?

Comment, selon vous, garantir le respect du principe de laïcité en milieu scolaire ? L’arsenal juridique vous paraît-il suffisant ?

À la seconde question, je réponds « oui » sans trop d’hésitation. Si l’on veut bien s’accorder sur la double définition de la laïcité comme garantie juridique de l’égale liberté des croyances et de l’incroyance dans un État sécularisé et comme neutralisation de l’espace scolaire public à l’égard des diverses confessions, alors l’enjeu est bien plutôt de faire partager cet autre « socle commun » par l’ensemble des populations scolaires, et notamment tous les parents d’élèves, plutôt que d’y ajouter des mesures circonstancielles ou particulières, a fortiori si elles semblent dirigées contre une religion et pour des raisons non essentiellement religieuses.

Cela dit, il ne faut pas que la Charte de la laïcité soit seulement affichée en bonne place dans les établissements scolaires. Il faut qu’elle vive, qu’elle s’incarne. De cela les enseignants sont les premiers conscients, et aussi les élèves. Les débats qui ne manquent pas de se présenter devant tel ou tel problème concret, telle ou telle différence d’interprétation, ne doivent certes pas être niés. Mais il ne faut pas s’exagérer leur nombre, leur fréquence ni leur gravité. Ils sont une preuve de vie. Plutôt que d’avoir peur que la parole se libère, nous devons y contribuer car c’est ce qui permettra de persuader – et mieux vaut persuader qu’imposer –, d’obtenir que les élèves s’approprient eux-mêmes les règles et, demain, les fassent à leur tour respecter. Dans l’académie de Besançon, les représentants au Conseil de la vie lycéenne ont pris des initiatives en ce sens, qui doivent être saluées et encouragées.

Doit-on restaurer une ritualité à l’École ? Quelle forme pourrait-elle prendre ?

Le verbe « restaurer » me gêne un peu. Comme vous le savez, la restauration, en tant qu’inspiration politique et mode de gouvernement, s’est achevée en révolution. Il nous faut faire évoluer au XXIe siècle les ritualités existantes, en inventer de nouvelles, sans renier assurément ce que les anciennes pouvaient avoir d’utile et de juste. Là encore, je voudrais souligner qu’il suffit d’observer les pratiques existantes, les diverses initiatives auxquels les projets d’établissement offrent un cadre propice, pour justifier la confiance que j’évoquais dans ma réponse à la première question. La lutte contre le harcèlement, par exemple, fait l’objet d’une mobilisation qui n’aurait pas été imaginable il y a trente ou quarante ans. Les commémorations suscitent, de la part des élèves, des travaux et des manifestations qui témoignent d’une véritable intériorisation du devoir de mémoire, dont ils apprennent à l’école qu’il est indissociable d’un devoir d’histoire. Le développement durable, enfin, donne lieu dans les établissements de tous les degrés à des actions qui illustrent la force de la prise de conscience de cet enjeu parmi les jeunes générations. Autant d’éléments qui, au lieu de concourir à entretenir des peurs irraisonnées, instrumentales, justifient au contraire la poursuite confiante d’un effort qui peut s’appuyer sur des ressources et des volontés très largement partagées.

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